Sur la Terre comme au Ciel 
Philippe Aubertin - Prêtre
Pourquoi le Christ ressuscité a-t-il disparu le jour de l’Ascension dans la nuée du ciel et s’est-il rendu invisible à ses disciples ? Pourquoi n’a-t-il pas ensuite reparu auprès d’eux en chair et en os, comme il l’avait fait au soir de Sa Résurrection ? – Souvenons-nous qu’il avait dit alors : « Touchez-moi, et sachez qu’un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’en ai » (Lc 24,39). Pourquoi le Christ n’a-t-il pas continué de rester visible sous forme corporelle sur la Terre ?
Songeons que s’il l’avait fait, nous pourrions aujourd’hui aller lui rendre visite en pèlerins fervents, comme d’autres vont rencontrer le Dalaï-lama. Lui-même voyagerait peut-être, visitant tous les peuples, leur parlant, guérissant des malades, les bénissant… Mais non. Le Christ n’est visible en aucun endroit de la terre. Il a disparu dans la nuée.
Après sa disparition – c’était sur le mont des Oliviers –, les disciples sont restés un moment la tête levée à scruter le ciel. Ils voulaient le voir encore. Mais deux anges se sont approchés d’eux et leur ont dit : « Pourquoi restez-vous à regarder le ciel ? » On croirait entendre les anges s’adressant aux femmes devant le tombeau vide : « Il n’est plus ici… » Mais dans ce « Pourquoi restez-vous à regarder le ciel ? » nous entendons aussi : « Pourquoi regardez-vous vers le haut et pas autour de vous, sur la Terre, et pas en vous, dans votre âme ? Pensez-vous donc qu’il vous a quittés ? ».
Luc nous dit qu’après avoir entendu ces paroles, les disciples ont repris le chemin de Jérusalem « dans une grande joie » (24,52). Ils étaient joyeux, car ils venaient de prendre conscience que les anges disaient vrai. En disparaissant dans la nuée du ciel, le Christ habitait désormais dans l’atmosphère de la Terre. N’était-il pas monté jusqu’à l’autre Ciel, auprès de Dieu ? Si, mais les deux ciels, celui de la Terre et celui de Dieu, étaient maintenant sa demeure. Fils de Dieu, il demeurait auprès du Père ; Fils de l’homme, il demeurait auprès de la Terre où il s’était incarné, où il était mort et ressuscité, et auprès de ceux qui avaient foi en lui. Il continuait ainsi d’agir partout sur la Terre depuis le Ciel.
Le Credo de Nicée-Constantinople déclare ainsi que le Ressuscité est « monté au Ciel » pour s’y asseoir « à la droite du Père », quand le Credo de la Communauté des chrétiens, au même endroit, déclare que le Ressuscité est devenu « le Seigneur des forces célestes sur terre », et qu’il y vit en « accomplissant les actes du Père ». Les deux Credo se complètent, car le Ressuscité, depuis l’Ascension, vit sur la Terre comme au Ciel, faisant fluer la Vie du Ciel dans la vie de la Terre et monter au Ciel les offrandes de la Terre. C’est cela qu’ont senti les disciples quand les anges leur eurent parlé. Ils ont perçu soudain comme un jaillissement de forces de vie nouvelles tout autour d’eux, dans l’air, dans la lumière, dans la végétation, mais aussi en eux, d’où la « grande joie » qu’ils ont éprouvée en descendant les pentes du mont des Oliviers.
Une merveilleuse image illustrant une vision d’Hildegarde von Bingen donne à voir le Christ devenu le Seigneur des forces célestes sur Terre.

Tout en haut, nous voyons le Père d’où émane le Fils, lequel a pour corps les nuées. Sur les côtés de l’enveloppe ignée qui dessine le contour extérieur de ce corps, nous devinons deux mains, et tout en bas, nous voyons deux pieds, car le Fils de Dieu a agi et marché sur la Terre. Au centre se tient l’homme terrestre.
Et de l’atmosphère à la fois spirituelle et élémentaire qui entoure cet homme terrestre, des êtres hiérarchiques soufflent vers l’homme.
Ce souffle est la manifestation de l’Esprit. Comme le Ressuscité vit désormais à la fois dans le Ciel et aux abords de la Terre, il peut faire souffler l’Esprit du Père des lointains de l’univers jusque dans nos âmes incarnées. Celles-ci se dessécheraient sans cette sève vitale. C’est pourquoi Jésus-Christ avait dit à ses proches – et, à travers eux, à ses disciples de tous les temps – : « Il vaut mieux pour vous que je m’en aille… » (Jn 16,7) Et c’est aussi pourquoi, juste avant de disparaître dans la nuée, il avait solennellement promis à ses fidèles : « … dans peu de jours, vous serez baptisés dans le souffle de l’Esprit saint » (Ac 1,5). C’est ce qui advint à la Pentecôte. Ce jour-là, c’est sous la forme de langues de feu que les disciples ont revu leur Seigneur, présence ignée du Verbe de Dieu désormais incorporel venu vivifier les âmes des hommes par le souffle de l’Esprit de Dieu.
Nous sommes tous appelés à vivre une Pentecôte depuis l’Ascension ! Avant l’Ascension, les hommes de la Terre « n’avaient pas encore le Christ » ; depuis, tous les hommes de la Terre peuvent s’ouvrir au feu de Son Esprit, pourvu qu’ils aient foi en Lui.
C’est pourquoi nous entendons toujours à nouveau cette parole pendant l’Acte de consécration de l’homme : « Christ en vous ». C’est à la fois un constat et une prière ; un constat, car le Ressuscité est bel et bien en nous, cherchant à s’unir à ceux qui veulent le suivre ; une prière, afin que nous apprenions à penser, sentir et vouloir à la lumière de Son Esprit, transfigurant ainsi peu à peu et grâce à Lui « l’activité terrestre en activité spirituelle ».


