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Humour, spiritualité et vie après la mort                            

Michaël Bruhn, Recteur  
 

 

Que se passe-t-il dans notre âme lorsque nous entendons une blague ? Que se passe-t-il avant que nous en ayons compris la chute, puis au moment de la compréhension et après ?

Nous faisons d'abord l’expérience d’une perception pure, sans signification. Puis nous lui associons un concept et comprenons ce dont il s’agit. Ce processus est généralement si rapide que nous ne le remarquons pas. Lorsque le concept manque, l’attente crée une tension qui ne disparaît qu’avec la compréhension.

La blague ajoute quelque chose à ce processus : nous devons faire une sorte de saut intérieur. La chute qu’ajoute le narrateur est souvent très inattendue. Avant de comprendre, nous pouvons nous sentir petits, impuissants mais grands et forts après avoir compris, ce que nous exprimons par le rire.

Trouver un équilibre entre les mondes

Abordons des questions plus sérieuses. Parlons de la mort, de la façon dont nous pouvons accompagner les mourants avant et après avoir traversé le seuil du monde spirituel. De même, dans la vie religieuse, chaque fois que nous pratiquons un sacrement, nous nous trouvons devant un seuil. Nous sommes à la fois dans le monde physique-matériel et dans le monde spirituel. Strictement parlant, dans ces situations, nous sommes toujours en équilibre sur une ligne fine entre ces deux formes d'existence. Nous ne le remarquons pas de cette façon parce que nous sommes peut-être assis confortablement, mais cet équilibre entre les mondes peut même amener à s’endormir, ou les pensées à s'éloigner vers des associations d’idées éloignées. Ensuite, nous devrons peut-être nous rappeler à l'ordre pour trouver l’équilibre devant le seuil.

Cet acte, cette recherche d'équilibre, imprègne toute religion. C'est le but ! Et comme dans toute recherche d'équilibre, il y a toujours deux dangers, deux directions dans lesquelles nous pouvons perdre notre équilibre.

Pendant des siècles, les églises chrétiennes et d’autres religions nous ont dépeints comme des êtres humains déchirés entre le bien et le mal. Malheureusement, ou heureusement, c'est un malentendu total. La bonne chose est toujours l'équilibre, l'équilibre entre deux possibilités du mal. La plupart du temps on peut découvrir, dans ces deux possibilités, d'une part un durcissement, une tendance de contraction, et d'autre part une tendance à la dissolution qui peut conduire à la folie ou à l'arbitraire. Et même lorsque nous empruntons le chemin vers des aberrations et des exagérations, il y a encore la possibilité d’avoir des attitudes assez saines dans les deux sens, justifiées, et entre lesquelles nous pouvons trouver un équilibre sain.

Prenons le sérieux et la bonne humeur / légèreté. Le sérieux peut devenir fanatisme et fondamentalisme. La légèreté peut devenir sottise, ridicule et cynisme. Mais nous cherchons l'équilibre ! Et trouver cet équilibre de façon ludique, c'est l'affaire de l'humour.

C’est sans doute pour cela que tant de blagues religieuses existent et que la culture chrétienne populaire place Saint Pierre à l’entrée du monde spirituel, comme un portier. À l’origine, dans l’Évangile, le Christ lui a confié, ainsi qu’aux autres disciples, la tâche de décider si un être humain pouvait travailler sur ses propres fautes. Dans le passé, ce rôle a souvent été mal compris : il s’agissait de « lier et délier », de pardonner ou de retenir les péchés. Une Église soucieuse de conserver son pouvoir pouvait alors abuser de ce mandat pour limiter l’autonomie de ses membres. En réalité, la question est de savoir si un individu est capable, dans un cas précis, de travailler sur ses fautes et d’en tirer des impulsions nouvelles, ou s’il a encore besoin d’aide pour s’en libérer.

« Or Pierre est assis aux portes du ciel, un seuil où l'humour s'épanouit. Un garagiste se présente à la porte et se plaint qu'il est en fait beaucoup trop jeune pour mourir, n’étant qu’au début de la quarantaine. Pierre lui répond : « Mais nous avons additionné les heures que vous avez facturées à vos clients. Sur cette base, vous avez au moins 80 ans... ».

Que se passe-t-il ici quand on rit ? D'abord il y a une contrainte, une question, un manque de compréhension – et puis, soudain s’ouvre le contexte, l'arrière-plan inattendu, dans ce cas aussi la reconnaissance d’une faute passée, d’un péché.

Revivre sa vie au-delà du seuil : aussi beaucoup de joie !

L'humour à ce seuil pourrait aussi être dû à l'incertitude : qu'est-ce qui nous attend quand nous mourrons ? Reprenons de l'anthroposophie ou de certaines religions orientales l'idée que la prise de conscience de l’impact des actes de notre existence terrestre achevée nous donne la possibilité d’évoluer. Non pas dans la forme très simplifiée d'un « purgatoire » afin de purifier nos « péchés », mais de telle sorte que ce que nous avons accompli durant la vie sur terre soit reflété selon une loi spirituelle, et complété par la perspective qui nous manquait durant notre vie terrestre : nous allons faire l'expérience de ressentir tout ce que les autres ont vécu à cause de nous. Leurs joies, leurs douleurs, leurs avancées et leurs blessures. Est-ce que ça va être excitant ? Va-t-on vouloir savoir tout ça ? Absolument ! Et malgré toutes les expériences brûlantes de honte et de regret, il y aura aussi beaucoup de joie. L'expérience sera pleine d'une reconnaissance surprenante des liens invisibles. Il y aura les sentiments que nous avons décrits ci-dessus en relation avec l'humour, mais aussi beaucoup de raisons de rire spirituellement, pour ainsi dire.

Certaines personnes qui décrivent une expérience de mort imminente en vivent une partie dans le premier panorama de la vie, souvent décrit comme une sorte de film ou de galerie d’images. Toute la mémoire de la vie est simultanément présente, parfois accompagnée avec amour et regardée positivement par un être spirituel. Dans certaines de ces descriptions, il y a déjà un peu de la qualité de la reconnaissance du point de vue des autres. D'un point de vue anthroposophique, cela appartient, dans une plus large mesure, au travail ultérieur sur notre vie sur terre, souvent appelé « kamaloka » selon un vieux terme hindou. Ce temps équivaut à peu près au temps passé à dormir durant notre vie terrestre (soit environ un tiers) ; les souvenirs sont parcourus à l'envers, de la mort à la naissance. De l'expérience de ce que nous avons causé, de ce que nous avons fait ou omis de faire, naissent des désirs et des idées pour une vie future sur terre, durant laquelle les rencontres nécessaires devront alors avoir lieu. Ce que nous en faisons relèvera cependant de notre liberté.

Mais revenons maintenant à cette vie et aux questions du sérieux et de l’humour. Les deux appartiennent à la vie, il y a des extrêmes indésirables dans les deux directions – même l'humour a des limites – mais ils sont ressentis très différemment selon les personnes. Quand allez- vous rire ? Commencer à faire une grimace ? La satire cherche souvent à tester cette limite. Les jeunes aiment provoquer les plus âgés exactement à cette frontière. La tolérance est nécessaire, mais elle doit aussi avoir ses limites. Ceux qui partent à la découverte d’autres cultures font bien de s'informer sur leurs limites de tolérance à l’humour, car elles peuvent être bien plus réduites que chez nous dans certains domaines.

L’être humain : entre terre et ciel

Dans la vie normale il y a cependant des moments où nous nous sentons soit submergés par le monde et pleurons, soit supérieurs à lui et rions. Les rires et les pleurs de ces moments rétablissent l'équilibre entre nous et le monde. L'humour et la capacité de ressentir peuvent donc être considérés comme des aides à l'équilibre. Le rire nous envahit plus du côté de la pensée, de la compréhension soudaine, les pleurs plus du côté du sentiment et de la compassion, voire de la compassion envers nous-mêmes.

Mais comment l'équilibre intervient-il dans nos actions ?

Un tel équilibre signifierait que nos actions ne seraient ni instinctives et automatiques (et donc toujours justes, comme dans le monde animal) ni dénuées de sens, comme cela peut arriver aux humains. Un bon équilibre dans nos faits et gestes est ce qui fait vraiment de nous des êtres humains. Nous réussissons cela probablement moins bien que nous ne le pensons. Mais nous mettre en chemin dans cette direction est la vraie tâche de chaque religion. Dans la Communauté des chrétiens, nous appelons ainsi la voie vers la vraie humanité « la consécration de l’homme ». Nous pourrions donc dire : un acte religieux en communauté vise à nous développer pour faire de nous de plus en plus de vrais êtres humains. Ainsi nous apprenons à nous placer debout entre le ciel et la terre, entre l'animal et l’ange, en tant qu'êtres humains. C'est la tâche de la religion pour l’avenir. C'est peut- être aussi la raison pour laquelle, dans toutes les religions, on ne célèbre pas seulement des fêtes sérieuses, mais aussi des fêtes joyeuses.

La forme d'humour la plus chrétienne est peut-être le paradoxe. C'est l'art d’associer des choses qui ne vont pas vraiment ensemble et de deviner une vérité supérieure derrière elles. Sans cette forme de pensée et de compréhension toute nouvelle, il n'y aurait pas de christianisme. On attribue au père de l'église Tertullien la phrase « Credo quia absurdum est » (« Je crois parce que c'est absurde »), dont la formulation exacte est la suivante :

Crucifixus est Dei filius ; non pudet quia pudendum est. Et mortuus est Dei filius ; credibile est quia ineptum est. Et sepultus resurrexit ; certum est quia impossibile. (« Le Fils de Dieu a été crucifié ? Je n'ai pas honte parce qu’il faut avoir honte. Le Fils de Dieu est mort ? Il faut le croire parce que c'est absurde. Il a été enterré, il est ressuscité : c'est clair, parce que c'est impossible »).

Une telle pensée n'existait auparavant que dans les cultes secrets des mystères, qui connaissaient déjà le secret de la mort et de la résurrection. Avec le christianisme, elle devient publique et demande aussi un changement de la pensée quotidienne. Mais l'enseignement du Christ Jésus contient aussi de tels paradoxes. Toutes les béatitudes du Sermon de la montagne sont de telles réévaluations, par exemple la première : « Les héros heureux sont ceux qui traversent la profondeur et le désespoir ». Puis, également dans le Sermon de la montagne, l’ultime intensification des commandements : celui qui est en colère contre son frère l'a déjà assassiné. Le mari qui regarde une femme étrangère a déjà commis l'adultère. Lorsque les lois deviennent inapplicables, la responsabilité est placée dans la conscience de chacun. Nous devenons nous-mêmes responsables. Ça, c’est nouveau !

Tout nouveau aussi est l'équilibre entre les hauts et les bas. Les deux sont inclus. Nous ne cherchons pas la béatitude élyséenne, mais la profondeur, et ce n'est qu'en souffrant à travers elle que nous trouverons les hauteurs et la béatitude. C'est nouveau et peut même être appliqué à la mort. Il n'y a pas seulement une continuité de conscience entre ce soir et demain matin : le Christ gagne pour nous aussi une continuité de conscience avant et après la mort.

Nous cherchons le bon équilibre entre les extrêmes du mal, non pas à séparer le bien du mal

Le chemin est difficile, car il ne se limite pas à la doctrine chrétienne, qui, à quelques exceptions près – l’amour de l’ennemi, par exemple – se retrouve dans d’autres religions. Il s’agit de permettre au Christ de se manifester à travers chacun de nos actes, transformant ainsi spirituellement le monde. Cela est mal compris depuis des siècles en tant que nouvelle doctrine.

C'est ce qui nous rend humains, parce que nous ne sommes pas – ou de moins en moins – ancrés dans un équilibre naturel. Nous devons nous trouver, nous-mêmes, notre propre vie, notre propre sens de la vie. Cela se fait par l'humour et la religion, par le développement du Moi, par l'action, et non en suivant un enseignement. Cela se produit en apprenant de nouveau à former une communauté en tant qu’êtres complètement individuels, pas à pas, à regarder au-delà de cette seule vie sur terre. Tout ce qui m'arrive peut avoir été préparé par moi-même ! Tout ce que les autres expérimentent par moi reviendra à moi, au plus tard après ma mort. Y aura-t-il quelquefois de quoi rire ? Mais oui ! Ce sera incroyable ! Et très intéressant !

D'ailleurs nous en avons un petit avant-goût aux funérailles, du moins si, comme dans la Communauté des chrétiens, on examine honnêtement la vie du défunt. Puis, malgré le deuil important, il y a toujours un sourire ici et là : oui, exactement ! Il était comme ça ! Elle était comme ça, c'était typique !

Même dans le chagrin le plus profond, ce genre d'humour est une sorte de reconnaissance. Et quand nous, en tant que prêtres, préparons cette « revue » de la vie, alors cette préparation doit être très profonde. Il n'est pas nécessaire de dire tout qu'il y avait de beau et de difficile dans la vie passée, mais l'image doit être si réelle et honnête que même le défunt, s’il écoute, peut l'accepter. C'est ainsi que je l'imagine toujours et je ne suis pas satisfait de la préparation tant que je n'ai pas eu l'impression de cet accord. 

Qu'est-ce que la spiritualité ?

C’est un mot qui est bien plus courant que le mot ‘religion’, peut-être plus ample, moins chargé d'expériences religieuses concrètes souvent difficiles. Peut-être un résumé de toute recherche non confessionnelle sur le sens de la vie – en tout cas un écart par rapport au matérialisme. La spiritualité peut aussi devenir fanatique, fondamentaliste, sectaire, ou se perdre dans toutes sortes d'idées folles, s'envoler, sans aucun ancrage. A cet égard, une spiritualité saine est aussi une recherche d'équilibre. Au Goetheanum de Dornach se trouve la merveilleuse sculpture du « Représentant de l'humanité » de Rudolf Steiner : c’est la figure du Christ, qui, avec gravité et force, garde l'équilibre entre les forces du mal, entre les déviations qui nous menacent. Mais au-dessus il y a une représentation de l'humour du monde qui regarde ce qui s'y passe. Sans cet humour, le tableau ne serait pas complet !

La spiritualité, tout comme la religion, est la recherche de cet équilibre. Chaque vie sur terre vaut la peine pour cette recherche parce que dans le monde spirituel il n'y a pas de recherche, pas d'erreur, tout y est bien ordonné. Cet équilibre ne peut être recherché et trouvé que dans la vie sur terre, où nous sommes des êtres intermédiaires entre l'esprit et la corporalité, entre spiritualisation et incorporation, entre extase et animalité. Le sacrement élève les substances terrestres dans le royaume intermédiaire entre le monde physique et le monde spirituel. L’Acte de consécration de l’homme consacre les substances et nous les redonne spiritualisées. Elles sont une médecine contre la menace de la mort de l'âme. Le rythme et l'équilibre sont rétablis.

L'humour, comme nous l'avons vu, vit de la reconnaissance soudaine : « Ah, c'est comme ça ! ». On peut s'attendre à quelque chose de semblable après la mort : « Ah, c'était ainsi ! Oh, c’était ça, ce que les autres ont vécu ! ». Les moments de vérité seront ceux-là. Il est donc d'autant plus important que, même après notre mort, il y ait une reconnaissance pareille sur terre : une reconnaissance commune honnête, tant sérieuse qu’humoristique !

Ce qui suit après est toujours personnel, cela ne peut plus vraiment se faire en communauté : nous essayons de permettre le deuil et de le vivre ; pas de retenir les défunts, mais de les laisser partir en liberté. Nous croyons que leur présence est possible à tout moment, mais nous ne voulons pas les forcer. Bien sûr, avec sérieux et humour, nous entrons en dialogue avec les défunts. Nous sommes ouverts aux nouvelles impulsions et idées qui peuvent provenir d’eux, nous pensons à eux dans les activités spirituelles – en lisant des contenus spirituels, en assistant à l’Acte de consécration, etc. Nous incluons le monde des défunts dans notre monde. Si cela devient trop pénible, ce qui peut aussi arriver, nous leur demandons de se retenir un peu. Nous prions pour eux.

Si nous pouvions faire de cet accompagnement des défunts une évidence dans la vie et les laisser nous accompagner tout aussi naturellement, ce serait un grand pas en avant vers la spiritualisation de notre terre !  

 

 

 

 

 

 

 

 

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