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La Semaine sainte       

Emil Bock 

Les huit jours qui reviennent chaque année entre le dimanche des Rameaux et le dimanche de Pâques sont la quintessence la plus merveilleuse des mystères christiques. Si l’âme se saisit consciemment et de toutes ses forces de la nuance de couleur et de la tonalité propres à chaque jour de cette octave pareille à un arc-en-ciel, elle se constituera pour l’avenir un soutien considérable dans ses efforts pour atteindre une image plus vaste et plus profonde de l’être véritable du Christ.

Un chemin se dessine avec différentes stations, à l’échelle de l’humanité et du cosmos. Les stations devant lesquelles les pèlerins, sur les anciens chemins de croix, pratiquaient avec vénération leurs exercices de recueillement dans un ordre strictement défini, se limitaient aux moments de la Passion proprement dits, c’est-à-dire aux scènes qui représentent le douloureux chemin vers le Golgotha, parcouru le Vendredi saint par le Christ. De ce fait, le temps qui précède Pâques a donné la prépondérance à la Passion et le Christ est devenu ce Christ de Pitié dont la vue éveillait en l’âme la compassion humaine et la contrition, puisqu’on le voyait subir des châtiments que l’on méritait soi-même.

Le Christ est infiniment plus qu’un Christ de Pitié à qui l’on impose un supplice, il est en toutes choses le combattant et le vainqueur le plus puissant c’est ce qu’on peut lire immédiatement dans les images des jours de la Semaine sainte, et cela non seulement lorsque nous allons du Vendredi saint au dimanche de Pâques, mais aussi lorsque nous considérons les étapes qui précèdent le Vendredi saint, à partir du dimanche des Rameaux. La victoire pascale sur la mort couronne une série de batailles que le Christ remporta; et même derrière la flagellation et la crucifixion en apparence subies, apparaît la toute-puissance héroïque et ardente du vainqueur. Seulement, le théâtre du combat se déplace de plus en plus vers l’intérieur, la Semaine sainte prenant ainsi dans sa seconde moitié le caractère de « semaine silencieuse ». Elle débute par l’appel solennel au combat décisif : le dimanche des Rameaux, c’est l’entrée à Jérusalem et le lundi, c’est la purification du temple. Une voix, seule, convoque un univers entier. Le mardi, c’est l’épée de la Parole qui jette ses éclairs dans les réponses données par Jésus aux questions insidieuses de ses adversaires haineux. Ensuite le combat ne se livre plus contre des hommes, mais contre les puissances adverses invisibles du cosmos, et finalement contre la mort elle-même. La paix du sépulcre du Samedi saint voile l’entrée rayonnante du vainqueur dans le monde des morts, devenu l’obscur royaume des ombres. À l’aube de Pâques, la puissance de la mort elle-même est vaincue et enchaînée.

En ce qui concerne l’élément cosmique qui règne en elle, la Semaine sainte a pour particularité d’être celle de la pleine lune de printemps. Lorsqu’au-dehors, dans la nature qui s’éveille, les forces de la vie commencent à œuvrer à leur nouvelle création, dans la joie des formes et des couleurs, l’énergie colorée et plastique du rayonnement des sept sphères planétaires, liée aux différents jours de la semaine, s’intensifie particulièrement. Le phénomène archétypal propre à chaque jour se manifeste plus nettement que jamais. Les uns après les autres, la Lune, Mars, Mercure, Jupiter, Vénus, Saturne et le Soleil ont un jour de fête vernal. En déterminant pour chacun de ces jours une qualité d’âme spécifique, ils ont également marqué de leur empreinte les contenus christiques de cette semaine archétypale. L’un après l’autre, les esprits des planètes s’inclinèrent devant le Seigneur du cosmos et commencèrent à le servir désormais également sur terre, métamorphosant ainsi leur être.

Considérée sous cet angle, la Semaine sainte est un chemin capital, menant de l’ancien au nouveau Soleil. Le dimanche des Rameaux, des fêtes solaires appartenant à des temps très anciens se reflètent dans le drame christique. Mais le Seigneur du Soleil, par son combat contre les puissances des profondeurs obscures, se lie désormais à la Terre. Le dimanche de Pâques est la fête du nouveau Soleil qui germe dans l’existence terrestre. La métamorphose christique du Soleil précède celle des autres planètes. Ce sont les processus cosmiques accompagnant les évènements survenant sur le plan du destin humain au cours de ces sept jours, à Jérusalem.

Le Lundi saint, ce qui dans le monde a vieilli sans conserver son authenticité et sa force originelles, ce qui est parvenu à un état de pétrification lunaire, et n’émet plus qu’en apparence sa propre lumière, comme la Lune avec la lumière qu'elle emprunte, se voit congédié : dans la scène de la purification du temple, c’est à l’extérieur, parmi les hommes, que décadence et corruption religieuses reçoivent le fouet. Dans le domaine de l’âme, l’énigmatique « malédiction du figuier » représente le renoncement aux anciennes forces extatiques et clairvoyantes qui, certes, la veille encore, nourrissaient les cris de joie « Hosanna ! », mais sont en voie d’extinction et ont perdu leur raison d’être.

Le Mardi saint, les forces de Mars doivent s’incliner devant la puissance du Verbe du Christ. Pendant toute cette journée, celui à qui les adversaires veulent tendre un piège donne réponse à ses agresseurs. Les paraboles des méchants vignerons et des noces royales, mettant en scène les adversaires, sont comme des coups d’épée. Le soir, au sommet du mont des Oliviers, la parole du Christ présente l’Apocalypse aux disciples : l’humanité, sur ses voies futures, devra traverser des tempêtes et subir des épreuves qui l’ébranleront, particulièrement au temps de la seconde grande manifestation du Christ, qui se déroule dans le monde éthérique, dans les nuées. En voyant dans les scènes du jour de Mars son propre reflet, notre époque peut sans doute trouver un accès particulièrement actuel aux mystères de la Semaine sainte.

Le Mercredi saint, la force mercurielle de la mobilité de l’âme parvient nécessairement à une croisée de chemins, quand l’humanité qui grandit pénètre dans la zone ignée de la proximité du Christ : ou bien cette force dégénère en une agitation fébrile, qui fera de Judas un traître, ou bien elle se métamorphose en force de recueillement, comme a su le faire Marie Madeleine.

Le Jeudi saint est traversé de l’éclat jupitérien d’une nouvelle sagesse. La proximité de l’esprit permise par le sacrement est en même temps une source de lumière : les discours d’adieu que relate l’Évangile de Jean montrent la Sagesse qui s’est totalement unie à l’Amour.

Saturne enfin entre au service du Christ, lorsque le calme du sépulcre et du Sabbat, pesant comme du plomb, voile la rupture des portes de l’Enfer, et le lever de soleil qui s'ensuit dans le royaume des morts.

Jusqu’à ce que sur la Terre aussi, le soleil de Pâques brise la malédiction de toutes les puissances inhibitrices et qu’apparaisse dans la stature lumineuse du Ressuscité le germe d’une corporéité et d’une création nouvelles.

Extrait du livre La ronde des fêtes de l’année d’Emil Bock. 2014, pp. 51-54. Éditions Iona. www.editions-iona.com

 

 

 

 

 

 

 

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