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Si, la vérité existe

Philippe Aubertin - Article paru dans Perspectives chrétiennes - Pâques 2019

Il est aujourd'hui fréquent d'entendre énoncer au détour d'une conversation cette petite phrase en apparence incontestée : « La vérité n'existe pas, il n'y a que des vérités. » Manière de dire : ne nous disputons pas pour des vérités somme toute relatives, et puisque la vérité absolue n'existe pas, contentons-nous de respecter la vérité de chacun, ce sera une belle preuve d'urbanité et de tolérance.

Seulement voilà : dire que « la vérité n'existe pas » est ce qu'on appelle une contradiction performative. Celui qui affirme que la vérité n'existe pas conteste en effet l'existence de quelque chose (la vérité) dont il est pourtant obligé de présupposer l'existence. À moins que « vérité », à ses yeux, ne soit qu'un mot, un concept vide de sens, mais dans ce cas, affirmer ensuite qu'il n'y a que « des vérités » est tout aussi insensé, et la phrase ne veut plus rien dire...

Si ces réflexions philologiques rebutent, il reste la bonne vieille logique : celui qui affirme que la vérité n'existe pas croit bien évidemment que son affirmation est absolument vraie. Mais si elle est vraie, c'est donc bien que la vérité existe ! Énoncer comme une vérité que la vérité n'existe pas est donc absurde.

La découverte est merveilleuse : la vérité elle-même résiste à sa négation !

Vérité absolue

En revanche, la vérité se laisse facilement définir : elle est un rapport adéquat établi entre l’intelligence humaine et un objet quelconque – une chose, un événement, un phénomène... Si je dis qu’il pleut, quand il fait beau, mon affirmation ne sera pas adéquate à son objet (le temps qu’il fait), et il sera établi que je ne dis pas la vérité.

Qu’il soit simple ou complexe, l’objet de la vérité est toujours le réel.

Une démarche de vérité a donc toujours pour but de s’approcher aussi près que possible du réel. Plus une déclaration est conforme au réel tel qu’il est, plus elle s’approche de la vérité.

Ainsi, la vérité dite absolue sera la description absolument conforme à la diversité et la plénitude de la réalité telle qu'elle est.

On comprend qu'aucun être humain ne peut prétendre posséder la vérité absolue, car la plénitude de la réalité dépasse notre intelligence et notre conscience immédiates. Mais constater que l'accès à cette vérité dépasse nos facultés ne nous autorise pas à affirmer qu'elle n'existe pas. Même si un juge d'instruction, par exemple, n'a pas accès à la vérité d'un crime, il sait que cette vérité existe, puisque les faits sur lesquels il enquête ont bel et bien eu lieu. S'il ne peut établir cette vérité, il ne peut douter qu'elle existe ; s'il prétendait qu'elle n'existe pas, il se condamnerait nécessairement à ne pas la trouver. Seul celui qui a la certitude que la vérité existe peut s'ouvrir un chemin vers elle.

Pour un chrétien, la vérité porte un nom : celui de Jésus-Christ. Ayant créé le monde – « Tout fut par Lui, et rien de ce qui fut ne fut sans Lui » -, Le Christ a nécessairement la pleine intelligence du réel qu’Il a créé. Aussi le Christ s’étant fait homme put-il déclarer : « Je suis la Vérité ».

Il n’a pas dit : la vérité que j'exprime est une certaine vérité, mais : « Je suis la vérité ». L’esprit de Jésus-Christ coïncidait à chaque instant, à chaque seconde, avec la réalité qu'il avait créée. Il respirait, parlait et se mouvait dans l'intelligence immédiate et plénière du réel ; tout son être était vérité. Contre l'affirmation absurde du début, le chrétien objectera donc que si la vérité n'existe pas, soit Jésus-Christ n'a jamais existé, soit Il ne parlait pas selon l'Esprit saint et était un menteur.

Jésus-Christ n'était pas un menteur.

Relativisme

Croire que la vérité n'existe pas, et cependant l'affirmer comme allant de soi, est un effet du relativisme actuel, très contagieux, pour qui le mot absolu est un gros mot. Rien n'est absolu, affirme le relativisme, et chacun a le droit de relativiser le réel à sa mesure, afin de se créer une vision du monde qui lui convienne. Bien sûr, ce qui conviendra à l'un ne conviendra pas à l'autre, et il devient donc important de cultiver et d'exercer la tolérance — autre grande vertu du relativisme. Tolérer, en ce sens, signifie supporter que la vérité d'autrui ne soit pas ma vérité. Ce qui importe, en effet, n'est plus de rectifier les éventuelles erreurs des uns ou des autres, mais d'admettre, au nom de la tolérance, que les erreurs de chacun constituent une vérité, autant de vérités particulières qu'il est permis de revendiquer haut et fort, étant entendu que la vérité absolue n'existe pas...

Le relativisme intimide donc le chercheur de vérité, qui, n'ayant plus le droit de juger de ce qui est vrai, n'a pas davantage le droit de juger de ce qui est faux et d'appeler une erreur par son nom. Pourtant, identifier une erreur et vouloir la corriger est toujours un pas de plus vers la vérité. Tolérer l'erreur revient donc à ne pas rechercher la vérité ; et ne pas rechercher la vérité revient à ne pas accepter le réel tel qu'il est, puisque la vérité est destinée à dire le réel. Plus nous tolérons que nos erreurs deviennent nos vérités, plus nous nous éloignons du réel, c’est-à-dire aussi de notre propre réalité – de notre existence même.

Le danger du relativisme n’est donc pas seulement philosophique ou conceptuel : en réalité il est existentiel.

Égarement

Souvenons-nous ici de ce que Jésus a dit à ses disciples au soir du Mercredi saint de l'an 33. Lui et ses amis avaient quitté le temple de Jérusalem et traversaient la vallée du Cédron, quand l'un des disciples, submergé par la majesté hiératique de l'édifice sacré qui les surplombait, dit à Jésus : « Rabbi, regarde ces pierres, regarde cet édifice ! »

Jésus s'arrêta un instant, leva lui aussi les yeux vers la masse imposante du Temple et répondit : « Tu vois ce grand édifice ? Il ne 3 restera pas ici pierre sur pierre qui ne soit jetée à bas. » Cela dit, il reprit sa marche vers le mont des Oliviers. Les disciples furent sans doute stupéfaits, autant par ce qu'ils venaient d'entendre que par le ton accablé sur lequel leur maître avait parlé. Ils ignoraient que Jésus- Christ venait de quitter la « maison de son Père » pour la dernière fois de son séjour terrestre.

Parvenu au sommet du mont des Oliviers, Jésus s'assit en silence face à Jérusalem. L'architecture du Temple s'illuminait des derniers feux du Soleil. Les disciples, silencieux eux aussi, le rejoignirent en ordre dispersé et s'assirent un peu à l'écart. Seuls quatre d'entre eux, André, Simon, Jacques et Jean, s'approchèrent de lui. Dans leur âme résonnaient encore ces terribles paroles : Il ne restera pas ici pierre sur pierre qui ne soit jetée à bas. Prudemment les quatre hommes voulurent en savoir plus : « Rabbi, quand cela sera-t-il, et quel est le signe qui annoncera cela ? »

Jésus leur répondit en prophétisant : il leur dévoila l'avenir jusqu'à la fin des temps, jusqu'au retour du Fils de l'homme dans les nuées du Ciel. Et dans ce discours prophétique, appelé la « petite apocalypse » se révèle la plénitude de la réalité telle qu'elle sera.

Les disciples avaient demandé un seul signe annonçant la destruction du Temple et la fin des temps, deux événements simultanés à leurs yeux, mais Jésus leur répond en les corrigeant : il y aura non pas un seul, mais huit signes annonçant la fin des temps, signes qui se succéderont dans un ordre précis jusqu'à la Parousie.

Mentionnons seulement ici le premier signe qu'on pourrait nommer : l'égarement généralisé des âmes.

Le voici chez Matthieu : « Prenez garde à ce que personne ne vous égare ! Car beaucoup viendront en mon nom et diront : "Moi, je suis le Christ." Et ils en égareront beaucoup ».

Et chez Luc : « Voyez à ne pas vous égarer ! Car beaucoup viendront en mon nom et diront : "Moi, je suis le Christ", et "Le temps est proche !"— Mais ne les suivez pas ».

Le premier signe annonçant la fin des temps est donc l'égarement ! N'aurait-on pas espéré que les hommes, à l'approche de la venue du Fils de l'homme, s'efforcent de développer au contraire un surcroît d'intelligence ? Qu'ils s'éveillent à Son être et à Sa présence ? Non ! Le commencement de l'apocalypse, du dévoilement du réel, sera l'égarement universel.

Or qu'y a-t-il de plus égarant que de faire croire à tous les hommes que la vérité n'existe pas ; de leur faire croire qu'il existe seulement des vérités, comme il existerait des Christ, l'un ici, l'autre là ? « Beaucoup viendront en mon nom et diront : "Moi, je suis le Christ". Et ils en égareront beaucoup... Ne les suivez pas... » Autrement dit : ne suivez pas de pseudo-vérités, mais recherchez toujours la vérité — « Je suis la vérité. »

Disons-le donc : si nous continuons à déclarer que la vérité n'existe pas, que toute vérité est nécessairement relative, nous tombons inévitablement dans l'égarement annoncé par le Christ dans sa grande prophétie du mont des Oliviers.

L'effet de cet égarement est, bien entendu, l'accroissement de l'erreur et du mensonge ; ce que nous montre, hélas, l'actualité du monde.

Accroissement de l'erreur et du mensonge

Dire que nous vivons aujourd'hui dans un monde trompeur est une vérité incontestable. Le mensonge souille aujourd'hui notre vision du monde et nos sens ; il a déjà largement débilité notre pensée.

Faut-il rappeler que la vision du monde moderne est universellement matérialiste ? Or le matérialisme suppose que la matière est le seul constituant de l'univers et que l'esprit, s'il existe, n'en est qu'une manifestation subtile ; il nie donc l'essence spirituelle du monde.

Rendons-nous compte à quel point cela est nouveau dans l'histoire des hommes ! Toutes les cultures anciennes étaient fondées sur une transcendance ; aucune des civilisations qui ont précédé la nôtre ne s'est bâtie et ne s'est développée sans en référer à une réalité qui dépasse l'expérience sensible : aucune ! La nôtre le fait. Or, l'être humain, qu'il le sache ou qu'il l'ignore, est un être spirituel. En niant qu'il existe un monde spirituel, le malheureux matérialiste nie l'essence même de son humanité ; il se mutile lui-même et il mutile son avenir, puisque la matière n'a pas d'avenir et qu'il n'est d'avenir pour l'homme que spirituel.

Cette négation de l'essence spirituelle de toute chose affecte, aussi notre rapport à la réalité sensible. Aujourd'hui, la réalité du monde s'efface chaque jour davantage derrière les écrans des médias. Un média, comme son nom l'indique, ne nous met pas immédiatement en contact avec le monde sensible : au contraire, il le médiatise, il fait écran entre nous et lui. D'où cette prolifération et cette omniprésence des écrans de diffusion. Rien de ce que nous voyons sur ces écrans n'est réel, même si cela ressemble au réel ; le monde pixélisé est un monde fragmentaire, recomposé grâce à des possibilités technologiques toujours plus innovantes, réinterprété à l'aune de l'idéologie dominante, un monde de simulacres dans lequel, rien n'étant vraiment réel, rien n'est vraiment vrai, un monde qui habitue nos âmes au relativisme et au mensonge, un monde dans lequel il devient possible d'affirmer sans s'émouvoir que « la vérité n'existe pas ».

Quotidiennement au contact de ces faux semblants, notre intelligence ne peut que s'émousser, voire péricliter, ainsi que notre exigence de vérité, les deux allant de pair. Le simple bon sens est brutalisé. Il est stupéfiant de voir à quelle vitesse la pensée et l'exigence de penser déclinent de nos jours, combien les réflexions partisanes, les mots d'ordre idéologiques et les slogans tiennent lieu de pensée, proliférant jusqu'à l'absurde, au point que les contradictions les plus criantes passent inaperçues. On veut à la fois plus de croissance et plus d'écologie, par exemple, sans vouloir admettre que l'écologie bien comprise oblige à la décroissance, car rien ne croît indéfiniment dans le monde naturel, tout y grandit, meurt et se renouvelle.

N'empêche : le slogan de la « croissance verte » tient lieu aujourd'hui de modèle économique désirable. Et demandez aux professeurs le mal qu'ils ont à obtenir de leurs élèves un raisonnement simplement logique...

Ainsi, nos sens, faute de s'exercer naturellement, perdent le goût du réel ; notre intelligence, faute de prise sur le réel, perd le goût de la vérité ; et notre âme perd le goût de Dieu.

Cet égarement est spirituellement et socialement catastrophique.

Accroissement de la solitude

Car dans ce contexte, chacun souffre de solitude. De plus en plus de personnes, inconsciemment poussées à retrouver leur essence spirituelle, mais croyant que la vérité n'existe pas, s’inventent en effet une spiritualité à la carte, comme on compose son propre menu au restaurant ; elles se « bricolent » un chez-soi spirituel intime, fait d'un peu de soufisme, d'un soupçon de bouddhisme, de bribes de New-Age et de quelques paroles du Christ... affirmant ensuite que ce pseudo- syncrétisme est leur vérité. En faisant cela, elles se condamnent — hélas — à vivre une spiritualité sans réel fondement, chaotique, trop particulière pour être partageable, et les autres, s'ils s'avisent de vouloir mettre à l'épreuve cette spiritualité très spéciale, s'entendront bien vite rappeler à l'injonction de la tolérance. Quelle solitude ici et là !

Aurait-on oublié que seule la vérité nous transcende ? Qu'elle seule peut consumer nos opinions et nos particularismes et nous rapprocher les uns des autres, en même temps qu'elle nous rapproche du réel et de notre essence spirituelle? Oui, seule une commune et transcendante aspiration à la vérité permet d'unir des individus. Entre ceux-là, il sera moins question de se tolérer que de s'épauler en s'éclairant mutuellement, fraternellement, chacun s'efforçant de préserver la paix indispensable à la compréhension du réel tel qu'il est.

Si le Christ peut accorder « l'union à ceux qui le confessent », c'est précisément parce qu'Il est la vérité et que ceux qui le confessent Le reconnaissent comme tel.

Nous, chrétiens ?

On comprend donc que, si l'égarement généralisé est préjudiciable à tous, il l'est surtout à ceux qui, par leur destin, sont appelés à se tourner vers le Christ et à garder Ses paroles. Si ceux-là s'égarent aussi... Leur responsabilité est donc immense, « ...car beaucoup viendront en mon nom et diront : "Moi, je suis le Christ." ».

Ne les suivez pas !, recommande gravement Jésus-Christ à ses disciples ; ne vous avisez pas de foncer tête baissée dans le premier simulacre venu — ils seront nombreux —, mais suivez-moi, car « moi, je suis la vérité ». Et ce « moi » signifie moi seul.

Voilà ce que tous les défenseurs de la tolérance, peu soucieux d'être conséquents, trouvent aujourd'hui intolérable. Dire que la vérité n'existe pas trouve leur assentiment explicite, mais dire que la vérité existe et que l'Esprit du Père — du « fondement divin de l'univers » — agit par l'être du Christ et par Lui seulement — « Nul ne vient au Père sinon par moi » —, voilà qui les rend soudain non seulement intolérants, mais nerveux, voire méchants. Cela ne devrait pourtant pas nous étonner, car le Christ nous a prévenus : ceux qui s'efforcent humblement de garder Son Esprit s'attireront la haine du monde. — « Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous ».

Devons-nous en frémir ? Non ! Notre espoir de chrétiens n'est pas que le monde ne nous haïsse pas ou qu'il nous aime, mais que le monde spirituel se dévoile à nous. Or, nous l'avons vu, le premier signe de ce dévoilement est l'égarement généralisé. Que ce premier signe devienne aujourd'hui si manifeste ne doit donc pas nous attrister, mais au contraire nous réjouir, car il annonce la Parousie — même lointaine encore ! Réjouissons-nous donc et résistons.

Déclarer que la vérité existe et qu'elle a même un Nom, celui du Christ, est aujourd'hui un acte de survie spirituelle qui nous permettra de tenir ensemble dans cette apocalypse qui s'annonce.