La métamorphose du deuil

Wilhelm Kelber - Article paru dans Perspectives chrétiennes - Saint-Michel 2000

Quand vient le temps de la Saint-Michel, la mélancolie de l'automne devient le matériau de base de l'âme et de sa vie religieuse. Nous faisons alors l’expérience de la lourdeur qui envahit notre âme dans cette ambiance où le monde terrestre se manifeste dans sa réalité éphémère. Cette expérience se fait dans une mesure semblable à celle de la joie, au printemps, en regard de la nature bourgeonnante et jaillissante. Et de même qu'au printemps notre vie religieuse est marquée par la gravité du temps de la Passion – qui nous rend conscients d'un aspect particulier de notre être spirituel au-delà de la réalité naturelle – de même, à l'automne, la victoire intérieure – toute michaëlique – remportée sur la mélancolie « naturelle » de ce temps de l’année est là pour nous apprendre à reconnaître la limite entre ce qui en  l’homme relève de la « nature » et ce qui relève de « l'Esprit ».

Ce qui a commencé à sourdre en nous à Pâques, après que la Résurrection est venue couronner de sa victoire les événements du temps de la Passion et la mort au Golgotha, cela peut véritablement, en automne, se sentir plus fort que la tristesse devant la réalité passagère et périssable de l'existence terrestre.

Il importe que nous ressentions avec force cette mélancolie si nous voulons percevoir avec force ce qui, en nous, est impérissable et éternel. Nous ne pouvons transformer que ce qui, tout d'abord, a pu prendre place en nous. Aussi est-il justifié d'avoir l'âme endeuillée, lorsque, dans les tristes journées de novembre, nous pensons à nos chers défunts. Il ne serait pas bon de ne pas ressentir la douleur de la séparation d'avec nos morts par simple conviction de la réalité de la vie après la mort et de l'immortalité de l'âme ; sans un véritable deuil, le lien avec les morts serait confiné dans la stérilité d'un savoir abstrait. L'humain en nous n'y prendrait pas véritablement part.

Par ailleurs, nous succomberions à ce qui en nous est passager et périssable si, en novembre justement, nous ne travaillions pas à métamorphoser notre douleur. Nous ne rendons pas service à ceux qui vivent dans les mondes de l’esprit lorsque nous leur envoyons la tristesse et la douleur telles qu'elles envahissent naturellement notre âme. Les défunts contemplent le moment de leur mort comme l'instant le plus heureux de toute leur vie. Leur chemin, après la mort, consiste à se libérer progressivement de ce qui relève encore du domaine terrestre. Leur relation avec ceux qui restent ici-bas n’est en rien empreinte de tristesse terrestre. Ce n’est pas dans cette zone de sentiment que nous pouvons les rencontrer. Elle leur est étrangère et nuisible Notre tâche à nous consiste à élaborer des sentiments qui correspondent à leur vie dans le monde de l'Esprit. Nous développons ainsi dans notre âme une sphère de vie qui dépasse les sentiments conditionnés par la réalité terrestre, et qui élève notre conscience à la réalité spirituelle de l'être humain.

Dans les moments où la tristesse prend le dessus, il est bon par exemple de reprendre quelques lettres qui nous restent de nos défunts, de les parcourir encore une fois, d'être attentif à l'écriture, d'en revivifier en soi le contenu. Si nous parvenons à imposer silence à notre peine et que, nous oubliant nous-mêmes, nous nous replongeons dans la situation d'alors, il ne peut manquer que l'être du défunt se révèle à un moment ou un autre, avec une clarté que nous étions loin de percevoir à l'époque où ces lettres nous étaient parvenues. Nous pouvons aussi nous représenter l'apparence, la démarche, les gestes de nos défunts ; cela permet d'établir un lien réel avec eux, car ils étaient l'expression de leur être véritable.