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L'art de mourir et de pardonner      

Luke Barr - Prêtre

 

Qu'est-ce que le pardon ? Où vit-il en nous ? Comment se déploie-t-il ? Le pardon semble être d'une importance vitale pour notre monde et pourtant nous avons à peine commencé à le comprendre. Même lorsque nous voulons pardonner et que nous sommes persuadés du bénéfice global pour tous ceux concernés, nous constatons que quelque chose nous empêche de le faire. Notre vie d'âme consciente ne peut pas simplement décider de pardonner, à la manière habituelle d'une décision.

 

Le pardon ne livre pas facilement ses secrets, en particulier à un ‘enquêteur’ occasionnel. Il exige une maturité intérieure dans les âmes humaines. Cela le rend d'autant plus précieux. Le vrai pardon crée dans l'âme une modestie déférente - on n'en parle pas et on s'en vante encore moins. Au contraire, il s'agit toujours d'un acte discret d'amour véritable. L'acte de pardon est souvent intangible, il ne laisse aucune trace visible. Et pourtant, il change fondamentalement tout. Que l'on soit celui qui reçoit le pardon ou celui qui l'accorde, il semble transcender le champ des possibles de l'être humain. C'est quelque chose de divin. Nous ne le possédons pas – il semble circuler entre celui qui le donne et celui qui le reçoit, et n'appartient à aucun des deux.

Et pourtant, tout comme nous devons en savoir plus sur l'Être d'amour et de liberté, nous devons mieux comprendre comment il fonctionne ou évolue dans notre monde de causes et d'effets. Nous pouvons le faire en pratiquant le pardon, dans lequel l'acte devient une connaissance expérimentale.

Le pardon est jugé d'une telle importance pour l'âme humaine qu'il constitue une partie importante de la prière du Seigneur, donnée en présent à l'humanité. Nous pouvons la désigner comme la deuxième des requêtes terrestres. D'un point de vue ésotérique, cette deuxième demande concerne nos forces vitales, cette partie subtile de la constitution humaine où l'âme et le corps se rencontrent.

Là où ils se rencontrent, une blessure de l'âme peut drainer la vitalité de nos forces vitales. Elle peut le faire à un point tel qu'elle peut rendre le corps physique pratiquement inutilisable. On devient incapable de continuer à s'engager efficacement dans la vie. Par conséquent, la vie – ou corps éthérique – est essentielle à la tâche de l'âme humaine pour trouver son but.

En outre, le pardon semble être lié à notre destin. Le champ éthérique de l'interaction humaine (le ‘flux’ entre nous) est le domaine où le Christ est le Seigneur du karma. Le karma qui nous lie les uns aux autres dépend en grande partie du mystère du pardon. Car les obstacles et les problèmes de notre vie peuvent être des seuils que nous devons franchir pour progresser sur notre chemin. Le pardon est un don des dieux, une grâce, pour nous aider à aborder ces seuils sans crainte. Il a le pouvoir de dissoudre le karma.

À notre époque, la constitution de l'âme humaine est de plus en plus fragile. Le monde des impressions sensorielles trépidantes a mis l'âme à nu. Ainsi c'est comme si nous étions contraints de pratiquer l'art du pardon. Notre constitution l'exige désormais. C'est un signe symbolique de notre époque apocalyptique.

Les sept époques et leurs mystères

Dans la tradition occulte, on peut entendre parler de sept grands mystères. Ils correspondent aux sept époques culturelles de l'histoire du monde. Ainsi, le quatrième mystère, ou mystère central, intervient à la quatrième époque, appelée l'époque gréco-latine. Il s'agit de l’espace de temps pendant lequel le Christ vivait sur la Terre. L'humanité de cette période s'est efforcée de comprendre le mystère central de cette époque. Il s'agissait des mystères de la naissance et de la mort. Même aujourd'hui, nous sommes incapables de pénétrer pleinement ces mystères. Mais plus nous comprendrons les mystères de la naissance et de la mort, plus nous serons « fondés dans l'Esprit » et donc prêts à commencer à comprendre le mystère de la cinquième époque : le mystère du mal. Nous pourrons alors comprendre l'importance vitale de saisir les mystères de la naissance et de la mort.

Jusqu'à présent, en Occident, nous avons été extrêmement mal à l'aise avec la mort, préférant la cacher sous le tapis. Il était indécent d'en parler trop ouvertement. Je crois que dans les temps à venir, nous devons être prêts à « apprivoiser » la mort. Elle ne doit plus être considérée comme l'ennemi indescriptible. Sinon elle reste une peur fondamentale dans l'âme. Et cette peur sert à nourrir le mal.

Le pardon est un processus dans le temps ; son déploiement est un mystère. Personne ne peut dire combien de temps cela prendra. Il nécessite donc une foi dans le processus, une bonne volonté. Si nous pouvions le pratiquer plus souvent, le monde serait radicalement différent. De plus, cela nous aiderait à nous préparer aux rencontres avec la tentation et le mal qu’évoque le Notre Père, et qui, nous devons nous y attendre, seront les problèmes croissants de notre temps.

La mort en tant que processus de vie

Tout comme le grand Goethe était redevable à Luke Howard pour son travail visant à classifier et clarifier les nébuleuses de nuages, je pense qu'Elisabeth Kübler-Ross nous a beaucoup aidés à travailler avec cette nébuleuse émotionnelle et spirituelle que nous appelons mourir. En comprenant la mort et le processus du mourir, nous sommes mieux équipés pour comprendre et saisir la vie. Comme on le sait, Kübler-Ross a énuméré et décrit cinq étapes dans le processus de la mort, qui sont le déni, la colère, le marchandage, le désespoir et l'acceptation.

Il m'est apparu que nous ne passons pas seulement par ces cinq étapes fondamentales en relation avec la mort, mais aussi en ce qui concerne cette autre manifestation du corps humain, la maladie. En fait, dans tous les phénomènes des forces vitales ou éthériques, nous pouvons faire l'expérience de ces étapes de la mort que Kübler-Ross a identifiées. La mort appartient intrinsèquement à la vie, et vice versa. Les deux sont constamment à l'œuvre l'une dans l'autre et s’entre-tissent sans cesse.

Je dirais que le pardon est un processus qui se déroule dans le corps vivant de l'être humain, et qu'il est donc également un processus de mort.

Peut-être pouvons-nous suivre la voie ébauchée par Kübler-Ross pour nous, et énumérer cinq étapes dans le processus de pardon (qui peuvent être mieux comprises comme cinq qualités qui se développent, un peu comme le fait une plante). La première étape est le déni du problème ; il y a un refus d'en parler, ou d'affronter le problème quel qu'il soit. On traite le problème ou la personne comme s'ils étaient morts. Il est trop douloureux d'y penser ou d'en parler.

La colère : cette étape peut être activée de plusieurs façons – aujourd'hui, de plus en plus souvent activée par des formes de thérapie. D'un point de vue positif, la vie de l'âme est maintenant éveillée et quelque chose va se passer. Cependant, la colère est d'abord vécue comme un déferlement destructeur de l'âme, dans laquelle les barrages du déni sont submergés. Elle est maintenant à l'extérieur et peut causer des ravages si elle ne parvient pas à évoluer au-delà de ce stade.

Le marchandage : C'est l'étape où l'on souhaite une forme de reconnaissance objective du mal qui a été fait (« j’ai le droit de… ») et une compensation proportionnelle. C'est tout à fait compréhensible. Nous cherchons et trouvons un moyen d'avancer selon « la façon dont les choses ont toujours été faites ». Nous exigeons que l'autre cède, qu'il s'excuse et fasse preuve de remords. Mais cela ne fait que polariser/exacerber la situation et renforce les positions opposées. Seul, il a peu de chances de fonctionner.

Le désespoir : Si l'on peut voir au-delà de l'inutilité du marchandage, on est alors plongé dans le désespoir car on ne voit aucun moyen humain d’avancer. Il n'y a rien dans le domaine de notre expérience qui puisse nous aider. C'est un moment de désespoir – le seuil, un abîme que la plupart des gens refusent de franchir. Nous préférons rester au stade « sûr » du marchandage.

Au point culminant de l'Offertoire dans l'Acte de consécration de l'homme, est aussi évoqué un seuil, et nous demandons que nos erreurs humaines et le mal dans nos paroles soient bannis avant ce point décisif. Un silence intérieur, le silence de l'âme, entre dans le processus à ce moment-là. Le ‘seuil’ mène ensuite à la Transsubstantiation, la sphère de la transformation. La forme et la substance – éléments terrestres – sont modifiées ici.

De même, dans la cinquième étape, le seuil nous conduit à un domaine tout à fait existentiel, un domaine de transformation, le domaine du nouveau : l'acceptation. Cette acceptation doit être atteinte en parcourant consciemment le chemin des quatre étapes précédentes, à des degrés divers, selon l'individu et les circonstances. Le plus souvent, elle exige surtout la capacité d'endurer le désespoir, de boire la lie sans avoir à passer par un effondrement intérieur total. Que se passe-t-il alors, lorsqu’après avoir été submergés par le désespoir, nous sommes dans l’acceptation ?

Jusqu'à présent, les quatre premières étapes se sont déroulées dans ‘toutes les voies de notre âme humaine’. Maintenant, avec l'acceptation, nous entrons dans le domaine du « je suis », cette partie essentielle de nous qui apparaît rarement. C'est la sphère de l'Esprit.

L'acceptation est alors une décision plus élevée, une activité du 'je', un « lâcher prise » ou une « mort » consciente. L'acceptation possède le courage, une qualité de la force de l'ego. L'acceptation a le courage de franchir le seuil, non pas par désespoir négatif (« jeter l'éponge ») mais plutôt par espoir, une autre qualité du 'je' - mais un espoir qui a pleinement connu le désespoir. C'est une prise de conscience qu'il y a quelque chose de plus grand qui peut maintenant entrer dans la chaîne des circonstances, qui transcende notre causalité. C'est-à-dire qu’il y a un détachement des liens de cause à effet du problème. L'acceptation nous aide à transcender les limites apparentes de l'âme. Ici, nous pouvons vraiment dire : « Lui il doit croître, et moi diminuer » (Jean 3:30).

Dans le ‘je’ (« le lieu de ton cœur », ainsi qu’il est dit dans la prière de la Passion), les perturbations chaotiques de la vie de l'âme diminuent et un espace est créé pour le principe supérieur, le Christ. C'est le Christ qui peut entrer à ce point de l'acceptation. Et alors, tout est possible.

Là où le temps de la Passion a été le domaine du déni, de la colère, du marchandage et du désespoir, Pâques annonce le miracle de l'acceptation. Le lieu du cœur, qui alors se sentait vide, est maintenant plein et nous faisons l'expérience du réconfort de l'esprit. L'acceptation est une résurrection. Ceci va au-delà de notre imagination de ce qui pourrait arriver et qui est basé sur des formes de pensée et de sentiments passés. C'est un flot de « grâce et de vérité » (Jean 1:14) qui ouvre une nouvelle voie dans nos vies et « fait toutes choses nouvelles » (Ap 21,5). C'est le pardon. C'est la liberté et l'amour. C'est le Christ en nous.

  Luke Barr est prêtre à la Communauté des chrétiens de Aberdeen (Ecosse)

Article paru dans Perspectives (2017 - Royaume-Uni) 
http://perspectives-magazine.co.uk/ 

Traduit/adapté de l'anglais par Philia Thalgott