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Enfance et Jeunesse de Jésus       

Pierre Lienhard 

À travers le travail de recherche et d’approfondissement d’Emil Bock, le sujet de l’Enfance et la Jeunesse de Jésus (éditions Iona) prend un relief et une dimension considérables. Là où les évangiles ne nous donnent que quelques détails sommaires, Emil Bock, en s'appuyant sur les indications de Rudolf Steiner, parvient à faire parler les textes et à faire apparaître, à travers les incohérences apparentes, un tableau gigantesque où le devenir de l’humanité côtoie le devenir du Christ pour le rencontrer et se confondre avec lui, à travers une longue histoire à la fois extraordinaire et lumineuse, dont l’enfance et la jeunesse sont la dernière étape.

On est apparemment loin des évangiles, lorsqu’on dit que l’enfant Jésus que sont venus voir les rois mages, et dont parle l’évangile selon Matthieu, n’est pas le même que celui qui est né dans la crèche et dont parle l’évangile selon Luc ; ou lorsqu’on établit un lien direct entre Adam et Jean le Baptiste. Et pourtant, lorsqu’on a lu le livre d’Emil Bock, on peut avoir le sentiment de toucher enfin à la dimension réelle de ce que l’évangile veut nous révéler... Ou bien on le refuse en bloc. Il est certain, en tout cas, qu’on ne reste pas indifférent.

Que le Christ soit le Fils de Dieu, et se soit incarné dans un être humain, tous les chrétiens le croient. Mais ont-ils essayé de le penser, de le comprendre ? Qu’est-ce au juste que « le Christ » ?  S’il est un être divin, comment s’est-il inséré dans une hérédité, une généalogie humaine ? Quel corps, quelle âme, quel esprit humains ont pu être les instruments de son incarnation, de sa vie terrestre parmi les hommes ? La foi et la pensée sont trop souvent dissociés dans l’approche des vérités fondamentales. La pensée se récuse ; et la foi, lorsqu’elle se saisit des grandes vérités n’a, pour s’exprimer, qu’un idiome bien particulier que l’on a parfois appelé “le patois de Canaan”.

L’expérience merveilleuse que l’on fait en lisant le livre d’Emil Bock, c’est qu’à aucun moment sa foi, son attitude de respect et d’adoration face au mystère chrétien, n’est en défaut, malgré l’usage intensif qu’il fait de sa pensée en établissant le lien entre tant de données diverses. Les pensées, tout en se compliquant et en progressant avec l’acribie d’une enquête policière, restent respirables et vivantes ; bien plus, elles ouvrent la porte à une vie et à une respiration plus larges, si larges qu’on en reste saisi lorsqu’on est accoutumé à se mouvoir dans un espace restreint. De fait, en lisant ce livre, on devient participant d’un immense processus méditatif.

Certes, devant l’étendue et la multiplicité de ce qui s’offre ainsi à l’esprit, on peut avoir cette réaction de recul qui consiste à demander : « Mais est-il nécessaire de comprendre, de savoir tout cela pour être chrétien ? » Assurément non. Une foi qui ne dispose pas d’un organe de pensée et d’une culture intellectuelle développés peut néanmoins pressentir, saisir globalement et intuitivement les mystères du Christ. Mais elle ne devrait pas se sentir le droit d’affirmer que « la vérité ne peut pas être aussi compliquée ». Car la réalité et la vie sont compliquées et les chemins de Dieu vers les hommes et des hommes vers Dieu le sont également ; et nous avons tort chaque fois que nous essayons de les ramener à nos dimensions, plutôt que de nous mettre en route nous-mêmes pour élargir notre âme et notre esprit aux dimensions de Dieu.

Il est toutefois un argument que certains opposent, consciemment ou inconsciemment, à des réflexions comme celles développées dans le livre d’Emil Bock, mais qui ne « tient pas debout » du point de vue du christianisme : « Pourquoi Dieu, puisqu’il est tout-puissant, aurait-il eu besoin de tant de détours pour faire naître le Christ sur la terre ? Ne pouvait-il pas le vouloir et le réaliser par un acte souverain, le moment venu ? » Parler ainsi, c'est avoir de l’incarnation du Christ une idée très limitée et ponctuelle. Mais c’est surtout mettre un autre Dieu à la place du Dieu chrétien ; un Dieu qui détiendrait une toute-puissance arbitraire, à jamais inconnaissable et inaccessible. Car comment le connaîtrait-on, s’il ne se livre pas, s’il n’est pas lié lui-même à l’ordre qu’il a mis dans sa création et par lequel il se révèle ? Comment l’homme pourrait-il naître à la sagesse, à la pensée de Dieu, si cette pensée n’était pas visible, lisible dans les actes de Dieu ?

« L’incarnation » de Dieu, n’est-ce pas justement cela : il apparaît lui-même dans l’ordre du monde qui est le nôtre, de manière à rendre cet ordre transparent, lumineux pour nous ? Cela exclut le « miracle » dans le sens d’un acte qui « tomberait du ciel » sans être le fruit d’un processus. Même si ce processus échappe à notre regard superficiel habituel, il est lié à un « ordre » qui sous-tend la réalité que nous percevons. Et l'on se sent « enfant de Dieu » (enfant, dans le sens de l’être qui est de la même 

famille et appelé à mûrir, à devenir ‘fils adulte’) précisément à partir du moment où l’on commence à apprendre, à découvrir l'ordre, l’harmonie divine que notre réalité quotidienne cache... tout en la révélant. Il y faut ce retournement, ce changement d'orientation du regard et de la pensée que l’évangile nomme metanoïa, de ce nom que l’on traduit habituellement par ‘repentance’ [dans le sens de ‘retournement’]. Aussi est-ce le premier appel qui sort de la bouche du Christ, après son incarnation : « Repentez-vous, car le royaume des deux est proche » (Matthieu 4/17).

 

Article publié dans 'Perspectives chrétiennes' (1987)