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La peur de l'homme envers lui-même       

Regard sur notre temps

Herbert F. Hillringhaus (1956) 

 

La culture de consommation qui nous entoure, dont la vacuité est perçue par de nombreux observateurs critiques, n'aurait pas pu se développer au sein de notre monde et s'imposer si l’homme ne l’avait pas lui-même rendue possible.

Il ne s’agit pas ici de la perfection technique dont se targuent aujourd'hui les substituts culturels. Nous faisons référence à la situation que souhaite l’âme, qui aspire à ne pas se retrouver confrontée à un vide. Il est vrai que tout le monde se plaint des exigences de la vie moderne, mais en réalité l'âme humaine appréhende d'être seule avec elle-même. Et c'est cette crainte qui pousse de plus en plus les gens à la frénésie du travail, à l’agitation, à la précipitation. Beaucoup de personnes s’indignent, il est vrai, de l’appropriation de la vie culturelle par la télévision, le cinéma et la radio[1]. Mais si l'être contemporain gagne une heure de liberté sur ses obligations, il n'est pas pour autant capable de passer ce temps avec lui-même. Les nouvelles technologies lui assurent un oubli de soi et le dispensent du risque de se confronter à lui-même.

Pourquoi cette peur panique, cette peur de soi, vit-elle dans les âmes humaines ? Parce qu’à l’époque actuelle, lorsque la vie de l'âme humaine est privée d’impulsions extérieures - et cela inclut évidemment aussi les pulsions qui proviennent de notre vie instinctive - elle est dans un état de vide complet. Cet état n'existait pas dans les temps anciens. L'âme de l'homme se sentait encore reliée extérieurement à un monde de la nature empli d'esprits, elle se sentait portée par un corps issu d'un monde divin. Mais le chemin de l'homme vers la liberté était nécessairement lié à une coupure, au fait de ne plus être porté par le monde spirituel. Toutefois pour l’être humain, cela signifie se tenir dans un vide de l'âme où il ne peut se sentir soutenu de quelque côté que ce soit, où il doit d'abord se créer en lui-même un point d’appui – un appui qu'il ne peut plus trouver dans le monde extérieur. Mais cela signifie pour lui qu’il se retrouve dans un vide – un peu comparable à l'expérience de la mort – où le support corporel de l'âme est également arraché. Ceci demande à l'homme un énorme effort de volonté et exige de lui le courage de se lancer dans une aventure qui, au début, lui semble encore complètement obscure.

Mais l'homme actuel ne met justement ce courage en œuvre que dans les cas les plus rares, car ce courage n'a rien à voir avec l’audace du champion sportif ou la témérité de celui qui affronte un combat. Et c’est à cause de cette défaillance de l’âme que l'homme aspire à tous ces substituts culturels, caractérisés par le fait qu'ils n'exigent pas qu'il se place activement face à lui-même, mais au contraire qu'il se mette dans une attitude de passivité.

Mais ce n'est que dans la traversée du vide de l'âme, ce n'est que dans l'expérience d’une mort avant l’heure, que l'on peut retrouver l'accès à l’esprit qui porte à nouveau intérieurement l'être humain ; ce n’est qu’ainsi que l'esprit peut à nouveau, à travers l'être humain ainsi transformé et renaissant, se répandre comme une guérison dans la civilisation.

S’indigner de la superficialité de la culture contemporaine n’apporte donc rien. C’est le courage de voir en face que c'est bien la peur que l'homme a de lui-même, de son vide spirituel, qui permet à cette civilisation de substitution de se déployer. Celle-ci est d’une certaine façon alimentée par la peur de l'homme à l’égard de l'esprit. C’est de l’homme seul et de ses décisions que dépend la guérison de notre époque. Ce qui aide l’homme, ce ne sont pas le progrès technique et les programmes politiques, ni un Dieu agissant de l'extérieur. Il ne peut que s'aider lui-même dans cette situation.

Mais il peut être certain que là où il fait des efforts sincères, la main secourable des dieux n'est pas loin.

 

[1] NdT : de nos jours on peut bien évidemment y ajouter l’ordinateur, le smartphone et internet ! 

  

Traduit/adapté de l’allemand par Richard Schnepp,
avec l‘aimable autorisation de Thomas Meyer, éditeur de la revue Der Europäer dans laquelle a paru cet article (juin 2021)