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Plus que le calme : la sérénité      

Ruth Ewertowski -  Extrait de la revue Die Christengemeinschaft (octobre 2015)

Oui, la sérénité produit des effets... Mais là n’est pas la raison pour laquelle nous y aspirons, si bien que les livres traitant de ce sujet sont des best-sellers. Entre calme et sérénité existe une distinction importante, même s’il n’existe pas de sérénité sans calme. 

 

« ...ne pas jurer, ni porter d’arme, n’ôter son chapeau devant personne, mais il leur est permis d’aller à cheval lorsqu’ils en possèdent un » ; voilà ce que dit Johann Peter Hebel dans l’une de ses histoires du calendrier à propos de la communauté religieuse des quakers. Voici que l’un d’entre eux est dépouillé de son cheval ; le bandit armé lui laisse un cheval affaibli et s’empare du beau et majestueux cheval du quaker qui comprend immédiatement que toute résistance est vaine. Le cheval ne vaut plus grand-chose, et donc l’homme dépouillé fait route à pied à côté du cheval. En approchant de la ville et des premières maisons, il lui pose son mors sur le dos pour le laisser rentrer à l’écurie avec ces mots : « Précède-moi, Lazare ; tu trouveras mieux que moi l’écurie de ton maître. » L’animal trotte jusqu’à la maison du brigand, son maître, en train de laver la poussière de son visage. Le quaker, après lui avoir demandé s’il a fait bonne route, déclare : « Si cela vous convient, mettons fin à l’échange, car il n’a pas de fondement juridique. Rendez-moi mon cheval, le vôtre vous attend à votre porte. » Et puis il réclame encore un dédommagement pour avoir ménagé le cheval en allant lui-même à pied. Il n’y eut apparemment aucun marchandage. Cet homme obtient satisfaction à ses deux demandes et reprend son chemin avec sa sérénité habituelle.

Oui, la sérénité produit des effets... Mais là n’est pas la raison pour laquelle nous y aspirons, si bien que les livres traitant de ce sujet sont des best-sellers. Nul besoin de nous joindre aux lamentations sur la fuite du temps, l’anxiété, le stress, la nervosité et les innombrables foyers d’incendie dans notre environnement proche ou éloigné, pour savoir que nous avons perdu cette sérénité. Et il y a là quelque chose de spécifiquement humain qui nous fait défaut, une chose sans laquelle nous ne pouvons pas vivre notre humanité à un degré supérieur, et dont nous ne prenons que rarement conscience. C’est souvent aussi au calme plutôt qu’à la sérénité que nous pensons lorsque nous aspirons à un autre sentiment de notre vie que celui qui nous entraîne finalement jusqu’à cette maladie de notre époque qu’est le burn-out.

Entre calme et sérénité existe une distinction importante, même s’il n’existe pas de sérénité sans calme. Un animal peut être calme ou agité. Un cheval bien dressé demeure calme même face au danger, mais il n’est jamais serein. L’enfant ne peut pas non plus être serein. « Sois calme, reste calme », dit le père à son fils juché avec lui sur le cheval, dans le « Roi des aulnes » de Goethe, parce qu’il se sent très menacé. Le père n’aurait pas pu lui dire : « Reste serein. » Il est nécessaire que soit atteint un certain niveau de conscience qui permette à l’homme d’atteindre à l’égalité d’âme qui, au-delà de l’indifférence, reconnaît bien le danger comme tel, mais s’y sent supérieur.

Il n’est pas question de la supériorité qu’affiche quelqu’un lorsqu’il réagit avec sang-froid à une nouvelle grave, à un sévère coup du destin. Car ce sang-froid peut s’effriter dans un moment inobservé. Il faut l’attribuer certes à une discipline estimable, mais en tant qu’emprise sur soi, il n’atteint pas à cette qualité profonde que possède la sérénité.

Quiconque possède la sérénité n’est soumis à aucune tension épuisante entre soi et le monde extérieur qui prend l’apparence du destin. C’est peut-être comme s’il possédait une conscience du karma : rien ne peut lui arriver qu’il ne puisse finalement intégrer dans une vie pleine de signification.

À l’image du quaker chez Hebel, il n’oppose pas de résistance à l’obstacle qu’il rencontre et pourtant sans renoncement. Il n’exerce pas sa volonté comme quelqu’un qui se domine ou qui impose ses vues, mais il laisse faire. Ce laisser-faire offre l’aspect d’une soumission à Dieu, c’est s’en remettre à Dieu.

C’est sous cet aspect que Maître Eckhart a introduit la sérénité dans la littérature spirituelle chrétienne. Cela comporte, bien sûr, le danger d’un transfert de responsabilité, où l’on abandonne toute responsabilité active. Et il se trouve des gens qui, armés de cette soumission, peuvent involontairement vous irriter, parce que tout n’est pour eux, de toute façon, que destin ou volonté de Dieu, et la liberté n’est donc qu’illusion. Le manque est, comme si souvent, le voisin direct de la plus haute faculté : la compréhension qu’il est quelque chose en l’homme vis-à-vis de quoi tous les dangers demeurent à l’extérieur : c’est ce sentiment d’un noyau essentiel indestructible qui vit dans une biographie qui – quoi qu’il se produise – se réalisera en prenant tout son sens.

La sérénité est, chez Rudolf Steiner, l’une des six vertus qu’il est possible de développer par des exercices*. Rien qu’avec celle-ci, il y a infiniment à faire.

Le pape Jean XXIII (1881-1963) a montré dans ses « Dix commandements de la sérénité » la façon de nous y exercer au quotidien, en la formulant comme une philosophie de la vie. Elle s’intéresse exclusivement à ce qui est réalisable, ne se soucie nullement du lendemain et ne regrette aucunement le passé. En voici un extrait : « Aujourd’hui, je m’accorderai aux circonstances, sans exiger que celles-ci s’accordent à mes vœux. » Et aussi : « Pour aujourd’hui, je vais établir un programme précis. Je ne m’y tiendrai peut-être pas au pied de la lettre, mais je vais en établir un. Et je me garderai de deux travers : la précipitation et l’indécision. » On peut imaginer que la victime d’un voleur chez Hebel, dans son histoire calendaire, avait fait siennes des maximes similaires. Il n’est pas besoin de les mentionner ici. Hebel a donné pour titre à son histoire : « L’astucieux quaker », ceci ne nous prépare pas à trouver une illustration sur une vertu, et pourtant c’en est une. La littérature peut s’offrir la sérénité de l’humour et exercer discrètement sa puissance morale.

 * Les six exercices complémentaires. Rudolf Steiner. 2014. Editions Novalis

Traduit de l’allemand par Michel Decouche pour Perspectives chrétiennes (2016).