­

La dernière histoire de Grand-père       

Georg Dreißig - Article paru dans Perspectives chrétiennes - Saint-Michel 2014

Quand nous étions enfants, mon grand-père nous racontait souvent des histoires, et nous l’aimions beaucoup à cause de cela et parce que c’était notre grand-père. Or un jour – j’étais alors tout petit, mais je revois encore parfaitement la scène ma mère nous prit à part et nous dit : « Les enfants, faites très doucement et n’entrez pas dans la chambre de Grand-père : il est très, très malade. » À la façon dont elle avait dit très, très malade, chacun sentit, même moi qui étais tout petit, que cette maladie était grave. Dès lors, nous ne marchâmes plus que sur la pointe des pieds, nous ne parlions jamais fort et nous avons cessé de rire pour un temps qui me parut une éternité.

Mais un jour, notre mère eut des nouvelles pour nous : « Si vous vous tenez tous comme des anges, dit-elle, vous pourrez entrer dans la chambre de Grand-père. Il aimerait vous voir. » Nous fîmes de notre mieux et la suivîmes. Grand-père était assis dans son lit, adossé à des tas d’oreillers ; il paraissait toujours très faible. Mais il nous sourit de ses bons yeux bruns et, de la main, il nous fit signe d’approcher. Quand nous fûmes assis sur le bord de son lit, il posa sa main frêle sur mon épaule et, ayant réfléchi un instant, il se mit à parler, d’une voix très douce et tranquille. Et voici l’histoire qu’il nous raconta :

« J’étais comme cela dans mon lit, si faible que j’ai cru ne plus pouvoir vivre, quand soudain je me suis souvenu du jour de mon enfance où ma propre grand-mère est morte. Il y a de cela bien longtemps ; mais c’était comme si le petit garçon que j’étais alors revivait encore une fois cette journée. Je me suis revu dans la chambre de Grand-mère, assis en compagnie de ma mère et de mon père, qui avaient les larmes aux yeux. Je me rappelle que je leur ai demandé : "Pourquoi pleurez-vous ?" et qu’ils m’ont répondu : "À cause de Grand-mère. Pour sûr, la mort va venir." Je regardai Grand-mère et je vis qu’elle dormait ; et je me demandai qui pouvait bien être cette "Mort" qui allait venir et qui rendait mon père et ma mère si tristes. Ce doit être une femme horrible, me dis-je enfin, peut-être une vieille sorcière... et moi aussi, je me mis à avoir peur.

Nous étions ainsi, depuis un bon moment, assis tous ensemble en silence, quand tout à coup la porte s’ouvrit et une jeune Dame entra, que je n’avais encore jamais vue. Elle avait des cheveux d’or et des yeux brillants et, sur la tête, une couronne de fleurs. Toute joyeuse, elle regarda autour d’elle et demanda : "Y a-t-il ici quelqu’un qui voudrait venir avec moi dans mon jardin ? J’aime la compagnie." J’aurais bien voulu y aller, mais je n’osai pas : Grand-mère était si malade et Papa et Maman si tristes, et aussi à cause de cette sorcière Mort qui devait venir. Mais, à ma grande surprise, je vis ma grand-mère se dresser sur son séant, comme si jamais de la vie elle n’avait été malade, et je l’entendis répondre : "Oui, je veux bien aller avec toi dans ton jardin. Et je suis sûre que Benjamin nous accompagnera un bout de chemin." Alors elle se leva promptement, me regarda en souriant et demanda : "Tu veux bien voir le jardin de mon amie, n’est-ce pas, Ben ?"

Alors j’oubliai tous mes doutes et, sans même un regard pour ma mère et mon père, je suivis Grand-mère et la jeune Dame. Quand nous fûmes dehors, je vis que les arbres étaient en fleur et les buissons de roses couverts de boutons ; des abeilles bourdonnaient, affairées en tous sens, et l’air résonnait de mille chants d’oiseaux. Le soleil brillait, et je me souviens que je me suis dit : "Tant mieux qu’il fasse beau et chaud ! Sinon, Grand-mère pourrait encore prendre froid, avec ses vêtements de nuit !" Mais quand je la regardai de nouveau, je constatai avec stupéfaction qu’elle ne portait absolument pas sa robe de chambre : elle avait une belle robe blanche et, elle aussi, des fleurs dans les cheveux ; la jeune Dame avait dû les lui mettre juste au moment où je ne regardais pas. Toutes deux avaient pris de l’avance et, à présent, elles m’attendaient. Lorsque Grand-mère se retourna, je m’écriai stupéfait : "Mais, Grand-mère, tu as l’air toute jeune ! On dirait tout à fait une jeune dame ! Ah ! Grand-mère, que tu es belle !" Et je m’élançai pour l’embrasser. Elles me prirent par la main, la jeune Dame et Grand-mère, et tous les trois, nous nous mîmes à danser, nous sortîmes du jardin et dansâmes dans la campagne, longtemps, longtemps... À la fin, nous arrivâmes devant une haie d’églantiers. Il y avait là un Portail, et la jeune Dame alla l’ouvrir tout grand. Nous étions là, et nous regardions, par l’ouverture du Portail, le Jardin de la jeune Dame, et nous étions muets d’admiration, tant ce Jardin était beau, si beau que c’est à peine si j’osais respirer, je ne sais moi-même pourquoi.

À la fin, la jeune Dame dit à Grand-mère : "À présent, viens avec moi ! Je voudrais te montrer les fleurs qu’ont données les graines que tu as semées." Et, se tournant vers moi, elle poursuivit : "Toi, reste ici, Benjamin. Mais tu peux nous regarder entrer." Grand-mère me donna un baiser sur le front. Puis elle suivit la jeune Dame. Tandis qu’elles entraient dans le Jardin, elle se retourna souvent pour me faire signe ou me sourire, et j’étais tout content d’être là et de répondre à ses signes. Puis je les vis s’arrêter, et la jeune Dame montra à Grand-mère quelques plantes particulières. Je vis Grand-mère se baisser et cueillir une fleur qui avait une grande corolle d’or.

Elle revint vers moi, la fleur à la main : "Regarde, Ben, dit-elle, regarde quelle belle fleur a poussé dans mon massif ! Est-ce qu’elle te plaît ?" Je collai mon nez contre la fleur pour humer son parfum et j’eus l’impression que jamais je n’avais senti une odeur aussi merveilleuse. "Tu peux emporter la fleur", dit alors Grand-mère, et elle en piqua la tige dans une boutonnière contre mon cœur. "Tu peux l’emporter à la maison pour ta mère et ton père et tu les salueras bien de ma part. - Serait-ce donc que tu restes ici, Grand-mère ?" demandai-je étonné. "Oui, Ben, répondit-elle, oui naturellement. Il faut bien que je m’occupe des fleurs qu’ont données les graines que j’ai semées. Mais toi, tu viendras me voir de temps en temps. Tu viendras au grand Portail ; là je te retrouverai et je te donnerai d’autres fleurs." Je lui promis de venir. Alors nous prîmes congé l’un de l’autre. Je fis un signe aussi à la jeune Dame et elle me répondit de même.

Je devais être bien fatigué quand je revins à la maison et me faufilai sans bruit dans la chambre de Grand-mère : j’ai dû m’endormir aussitôt. Quoi qu’il en soit, je me rappelle qu’à mon réveil, quelqu’un posait sa main sur mon épaule. Quand je levai les yeux, j’aperçus le visage de ma mère. Elle avait l’air triste et poussa un profond soupir avant de me dire : "Benjamin, c’est arrivé. Grand-mère est morte." Elle me conduisit près du lit. Grand-mère y était étendue, immobile, et vieille comme je l’avais toujours connue. Mais son visage était éclairé par le sourire de la jeune Dame avec qui j’avais dansé quand nous étions allés au Jardin où Grand-mère avait à s’occuper de son propre massif de fleurs. J’avais d’ailleurs moi-même une fleur de ce massif. Mais quand je baissai les yeux sur ma chemise, la fleur avait disparu ; et pourtant j’avais l’impression qu’elle était toujours là. Oui, je pouvais encore sentir son parfum délicieux.

Je racontai à ma mère et à mon père où nous étions allés ensemble et que Grand-mère était devenue toute jeune. Ils m’écoutèrent sans dire un mot ; mais ensuite leurs yeux n’avaient plus l’air aussi tristes. Nous nous tûmes un moment ; puis mon père dit : "Benjamin, quand tu retourneras au Jardin, tu salueras bien Grand-mère de notre part, et aussi la jeune Dame." Ma mère approuva d’un signe de tête et dit : "Oui, tu les salueras bien de notre part." »

La main de Grand-père était toujours posée sur mon épaule. Nous étions assis sur le bord du lit et nous n’osions pas bouger. Mais à la fin je n’y tins plus et je lui demandai : « Et tu y es retourné, Grand-père ? » Il me sourit et répondit posément : « Oui, j’y suis retourné. Je suis souvent allé au Portail rencontrer Grand-mère et lui transmettre les salutations de Maman et Papa. Étant enfant, j’y allais régulièrement. Je l’avais quasiment oublié, mais maintenant je m’en souviens de nouveau. » Je trouvai que ce n’était pas bien que Grand-père eût oublié le Jardin et sa grand-mère ; je voulus en avoir le cœur net : « Mais, Grand-père, maintenant que tu t’en souviens de nouveau, tu vas y retourner encore, n’est-ce pas ? » Il y eut un grand silence dans la chambre, après ma question ; seule la main de Grand-père caressait doucement mon bras. Puis Grand-père dit : « Maintenant que je me souviens à nouveau du Jardin, bien sûr, je vais y retourner. » Peu après, il ajouta : « Et j’espère même que, cette fois, j’aurai le droit d’entrer. Car vous savez, moi aussi, j’ai là-bas un massif de fleurs et j’aimerais bien savoir si mes graines ont donné de belles plantes. » L’idée que Grand-père eût dans le Jardin de la belle jeune Dame un massif de fleurs bien à lui m’enchanta tellement que je lui sautai au cou pour l’embrasser.

« Ne sois pas si brutal avec Grand-père ! s’écria ma mère en me tirant en arrière. Tu sais bien que Grand-père n’est pas très solide. » Je me sentis tout penaud. « C’est un si bon grand-père ! », dis-je pour m’excuser. Nous lui avons dit bonne nuit et nous sommes sortis. Mais lorsque je me retournai encore une fois pour faire signe à Grand-père, il me sourit et je trouvai qu’il avait l’air tout jeune. « Il faudra que tu viennes me voir au Portail du Jardin, murmura-t-il ; là, tu verras mes fleurs. » Bien sûr que j’allais y venir.

Deux jours plus tard, nous étions de nouveau réunis dans sa chambre. Grand-père était couché dans ses oreillers ; on eût dit qu’il dormait. Mais ma mère nous annonça qu’il était mort. « À présent, il est dans le Jardin de la jeune Dame, dit-elle, et si vous pouvez en trouver le chemin, vous irez lui rendre visite. Et vous le saluerez bien de notre part ! » Nous étions tristes que Grand-père nous eût quittés, et nous pleurions tous. Mais la nuit, quand je fus endormi, Grand-père vint vers moi, tenant à la main une belle fleur rouge. « Sens-la un peu, dit-il ; n’est-elle pas merveilleuse ? »

Depuis lors, je suis souvent allé là-bas dans mes rêves. Le chemin est vraiment très facile à trouver. Certes on l’oublie en vieillissant. Mais je sais qu’un jour je m’en souviendrai de nouveau, comme l’a fait Grand-père, le jour où il nous a raconté sa dernière histoire.