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L’Esprit qui guérit

Françoise Bihin -  (blog : fbihin.blog

Les temps de fête varient au cours de l’année : le temps de Pâques dure 40 jours, celui de l’Ascension 10. La Pentecôte, qui vient cinquante jours après Pâques - d’où son nom, qui signifie en grec ancien « cinquantième jour » -, est le temps le plus bref. Il y a une dizaine d’années, il a été décidé dans la Communauté des chrétiens que ce temps durerait trois jours : dimanche, lundi et mardi. C’est une goutte distillée dans le cours de l’année, une impulsion concentrée, qui peut être saisie par le Je de l’individu, de manière triple - sur trois jours.

Le temps de Noël, qui dure douze jours (ou « nuits saintes »), est l’occasion de s’ouvrir aux douze forces qui modèlent l’univers : le Zodiaque, que l‘on retrouve dans les douze apôtres, les douze points de vue, les douze mois de l’année. Avec ses trois jours, la Pentecôte prend un caractère trinitaire, c’est l’occasion de s’ouvrir à cette réalité essentielle du christianisme : la Trinité.

Une question revient souvent : « Je peux comprendre qui est le Père et qui est le Fils, le Christ, mais l’Esprit, cela reste un mystère… ». Dans une éducation catholique, on reçoit cette image de la Trinité : « Tu prends les flammes de trois allumettes et tu les réunis, cela fait une seule flamme et pourtant il y a trois allumettes : c’est comme le Père, le Fils et l’Esprit : ils sont trois, et en même temps, un seul ». L’image est belle, mais permet-elle vraiment d’ouvrir à toute la dimension de ce mystère ? Peut-on vraiment parler de « trois personnes » ?

Le concept de la Trinité divine n’est pas présent, tel quel, dans les écrits du Nouveau testament. En tant que dogme, il est le résultat des discussions théologiques enflammées des premiers siècles du christianisme, à l’origine des schismes entre les Catholiques et ses Orthodoxes. Pour ces derniers l’Esprit procède uniquement du Père ; pour les catholiques, il procède du Père et du Fils. Ces discussions mènent très tôt à la formulation du Credo. L’Église catholique (qui se définit elle-même comme « universelle ») voulait fixer une fois pour toutes ce qui relève de la « vraie foi », la seule foi possible. En réalité, la tentative n’a pas vraiment réussi, il n’y a pas un seul Credo, mais plusieurs, ce qui est plutôt rassurant : on ne peut enfermer la foi, le lien au Christ dans quelques propositions valables pour tous, une fois pour toutes.

L’évangile de Jean permet de s’approcher du mystère de la Trinité de manière dynamique. Dans le Prologue, dès la première phrase, Jean soulève ce mystère : « En l’origine était le Verbe, et le Verbe était tourné vers Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était en l’origine tourné vers Dieu ». Jean plonge d’emblée le lecteur dans la relation entre le Verbe et Dieu. Il ne parle pas encore du Père et du Fils. Il décrit en quelque mots principalement une relation, de deux êtres. Le Verbe étant Dieu, tourné vers Dieu, est autre que lui, tout en étant de même nature. Plus tard dans l’évangile, on peut lire que le Christ, en particulier dans des discussions avec ses adversaires, parle de son Père : « Moi et le Père, nous sommes un » (Ch 10, 30). En appelant Dieu son Père, le Christ se déclare comme Fils, ce qui ne peut que scandaliser les Juifs, car dire cela revient à dire qu’il se déclare Dieu. Le Christ considère que tous les êtres humains sont de nature divine, selon la prophétie : « Vous serez des dieux » (10, 34). Chaque être humain peut appeler Dieu son Père. En ce sens, la prière du « Notre Père » est un scandale pour d’autres religions : en commençant cette simple prière, nous nous reconnaissons, avec le Christ qui devient notre frère, comme fils et filles de Dieu, donc de même nature que Lui.

Vers la fin de l’Évangile de Jean, précisément dans ces passages que nous lisons dans le temps de Pâques et de l’Ascension, le Christ promet à ses disciples la venue de l’Esprit saint. Il le nomme de différentes manières : le « Paraclet », ce qui veut dire l’avocat, le défenseur, mais aussi le « consolateur ». Que fait un avocat ? Dans sa fonction, en principe il rétablit la vérité et défend la bonne foi d’une personne. Quel soulagement quand la vérité est rétablie ! Le mensonge, l’injustice est révélée au grand jour, la justice et la bonne foi sont rétablies. Une personne innocente retrouve une dignité qu’elle avait perdue. C’est une guérison en profondeur qui a eu lieu.

Dans l’épître de la Pentecôte, l’Esprit est nommé « médecin de l’univers ». Il « guérit la faiblesse des âmes humaines et les infirmités », le « porteur du salut » qui « guérit ce qui est malade en l’être de la terre. Ces paroles font écho à celle qui reviennent lors de chaque célébration et dans le Credo : l’Esprit saint est celui qui « guérit ».

Il y a de nombreux esprits dans l’univers, qui chacun expriment une nuance, un être particulier. L’Esprit saint est l’esprit qui permet de percevoir le monde à nouveau dans sa vérité, donc dans sa globalité, comme réalité physique et spirituelle. La paix de l’âme vient à partir de la perception que la réalité ne se limite pas au monde sensible, mais qu’elle est bien plus vaste. Que la vie ne s’arrête pas à la vie sur terre. Que mon destin ne se limite pas à cette unique vie sur terre, et que je suis relié à tous les êtres humains et tous les êtres des autres règnes, sensibles et suprasensibles. Il permet d’élargir ma perception à celle de l’Autre.

En d’autres mots : l’Esprit saint rétablit l’unité de l’être, l’unité du monde : « Celui qui m’aime en vérité, il portera en lui mon Verbe ; mon Père l’aimera, nous viendrons à lui et nous établirons chez lui notre demeure ». Retrouver l’unité donne la paix : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne. Que votre cœur cesse de se troubler et de craindre ».

L’Esprit saint vit dans la relation entre le Père et le Fils, et il vient habiter en ceux qui entrent eux-mêmes dans cette relation. On peut se dire qu’avant l’origine, Dieu est un. Puis il s’extériorise et avec cet Autre, le Verbe, se crée le vis-à-vis, la relation. Ce n’est qu’alors qu’on peut parler de « Père » et de « Fils ». Le Verbe, le Fils, crée toutes choses dans le monde. L’Esprit saint vit dans la relation du Père au Fils. D’où la difficulté de le saisir par la pensée : il vit « entre », dans l’espace créé par la relation.

Dans le chapitre 7 de Jean, il y a déjà une annonce de la venue de l’Esprit : « (…) Jésus, debout, se mit à proclamer : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et que boive celui qui croit en moi. Comme le dit l’écriture : « De son sein couleront des fleuves d’eau vive ». Il désignait ainsi l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui. En effet, il n’y avait pas encore d’Esprit parce que Jésus n’avait pas encore été manifesté (glorifié) » (Jn 7, 37).

Pourtant, Jean ne semble pas raconter la Pentecôte en tant que telle, comme dans les Actes. On peut la déceler dans le récit du dimanche de Pâques, quand les disciple réunis perçoivent au milieu d’eux le Christ qui leur donne la paix et « souffle sur eux » en disant « Recevez l’Esprit saint ! » (Jean 20, 19).

Dans le Prologue de Jean, il est dit que le Verbe « a pris chair » et qu’il a, en tant que tel, séjourné parmi nous. La venue de l’Esprit saint, la Pentecôte, c’est le moment où le Verbe, issu du « Fondement paternel du monde », vient demeurer, rester durablement en chacun de ceux qui se lient à lui.

La paix retrouvée donne la force de s’ouvrir à nouveau vers l’extérieur, d’annoncer et de « confesser » ; d’agir au nom du Christ, de laisser « couler des fleuves d’eau vive ».