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Le souffle de l’Esprit     

Philippe Aubertin - Printemps 2020

Rarement les paroles de l’épître de la Passion, lues à l’autel de la Communauté des chrétiens, auront résonné de manière plus actuelle.

Dans cette épître, un ange s’adresse à nous et nous interpelle : « Ô Homme, il est vide, le lieu de ton coeur ». Vide ? Oui, l’ange le voit et nous le dit : au coeur de l’être humain, il y a une vacance, un lieu inoccupé.

Qu’est-ce qui devrait s’y trouver ?

L’épître nous le dit : « Tu as perdu l’Esprit qui t’éveille ». Voilà la grande révélation du Temps de la Passion : le coeur de l’être humain terrestre est un lieu créé par l’Esprit, pour l’Esprit ; mais quand l’Esprit est chassé du coeur de l’homme, ce coeur devient un lieu vide, et l’être humain se sent « vidé ».


La Passion a toujours été le moment de l’année où la prise de conscience de ce vide intérieur est la plus forte ; jamais l’angoisse diffuse, le découragement ou la défiance ne sont plus accablants qu’en ces jours qui précèdent la Semaine sainte, et les anciens, dans leur grande sagesse, avaient justement instauré le carême comme antidote.

Pendant cette période, par le jeûne et la prière, chacun était invité à prendre conscience que le coeur de son être est le lieu vital par excellence, la source à partir de laquelle l’âme tout entière s’anime, prend force et vie.

En observant le carême, les chrétiens étaient invités à contempler ce que les anges, du haut du Ciel, contemplent aussi : le coeur de l’homme est déserté, et il est urgent, et salvateur, d’en faire la demeure de l’Esprit ; sinon, l’âme de l’homme s’étiolera et perdra peu à peu son souffle.

Les anciens Hébreux avaient un seul et même mot pour dire « souffle » et « esprit » : Ruah. À leurs yeux, l’esprit était un souffle.

Un homme dont le coeur n’est plus la demeure de l’Esprit perd son souffle vital ; son âme bientôt s’asphyxie.

C’est ce qui guette tous les êtres humains.

L’actuelle pandémie mondiale, et les sévères mesures de confinement mises en place pour la combattre renforcent encore l’angoisse propre au temps de la Passion. Surtout, ces événements interrogent chacun d’entre nous : Où trouver en soi cet « oxygène » de l’âme qu’est l’Esprit ? Tandis que beaucoup de malades, dans les hôpitaux, luttent contre la suffocation dans des salles de réanimation, comment pouvons-nous lutter pour retrouver notre souffle intérieur ?

Ne comptons pas sur nos propres ressources. Nous ne trouverons rien dans le coeur déserté de notre être tant que nous n’y laisserons pas entrer l’Esprit ; notre demeure intérieure restera vide tant qu’elle ne se sera pas ouverte au Souffle divin.

Comment s’y prendre ?

D’abord, en accord avec l’ange de l’épître de la Passion, il est nécessaire de reconnaître que le coeur de notre être est « vide ».

Ensuite, en accord avec le Ciel, il est nécessaire de se relier à l’Esprit. Or, l’Esprit souffle dans toute parole du Christ. Lire les évangiles, les méditer, c’est aller au-devant du Souffle de l’Esprit saint. De même, entendre en soi les paroles de l’Acte de consécration de l’homme, prier le Notre Père, lire ou se réciter le Credo, c’est aller au-devant du Souffle sacré.

Enfin, en accord avec soi-même, il faut s’ouvrir à ces paroles sacrées en emplissant notre coeur du Souffle qui est en elles. Alors, notre âme pourra respirer de nouveau.

Voilà le geste salvateur.

Tel est le Temps de la Passion : une prise de conscience grave, mais vitale.

Ne nous trompons pas de plan. Le plan physique n’est pas le plan spirituel. Si nous sommes obligés de nous confiner physiquement, nous ne devons surtout pas, en ces temps de forte angoisse, nous confiner intérieurement ; si je dois faire “barrière”, en allant faire mes courses, au souffle de celui que je croise dans la rue, je ne dois surtout pas me protéger du souffle de l’Esprit, bien au contraire. L’épreuve actuelle est comme une puissante exhortation du Ciel adressée à nos âmes, afin qu’elles se retournent, qu’elles regardent de l’autre côté, vers la source de toute vie.

Le Christ a dit à ses disciples : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l’âme. Craignez plutôt celui qui peut détruire l’âme et le corps… » (Mt 10,28)

Le virus peut mettre les corps à mal, mais la hantise du virus est autrement plus grave, car elle met les âmes à l’agonie. Or, le Ciel veut s’ouvrir à nous ; il attend que nous le respirions… Cette période difficile que nous traversons tous est une immense occasion de prendre conscience de cela et de substituer à l’angoisse, par la grâce du Christ, un salvateur élan intérieur vers le souffle de Dieu.

C’est pourquoi cette épreuve peut aussi être vue comme une révélation.

Dans l’Apocalypse de Jean, les fléaux terrestres sont toujours le signe que le Ciel s’ouvre. Ce virus, nommé Covid 19, n’est pas un « ennemi de l’humanité » comme le déclarait récemment un expert de l’Organisation mondiale de la Santé. Il est un signe, c’est bien différent, un appel à un sursaut intérieur.